Le dugnad : quand l’entraide est une tradition

Dans la société norvégienne, il existe une tradition que l’on appelle « dugnad ». Difficilement traduisible en français, le dugnad désigne un travail communautaire et bénévole dans le but d’atteindre un objectif commun. Se déroulant généralement sur une seule journée, il réunit des voisins habitant le même immeuble ou la même rue, des fidèles fréquentant une même église ou issus d’une même paroisse, des pratiquants d’un sport inscrits dans le même club ou bien des parents d’élèves ou d’enfants placés en crèche. Organisé une à deux fois par an, ce rassemblement permet d’exécuter des tâches de maintenance ou d’embellissement d’un bâtiment ou de biens communs, comme un jardin ou une cour.

Ainsi, les travaux à réaliser peuvent être de repeindre des murs, de planter des fleurs ou des arbres ou de nettoyer de fond en comble des locaux. Chaque tâche nécessite la mise en œuvre des compétences de chacun des participants, lesquels s’organisent en petits groupes assignés à un travail bien défini. Dans la plupart des cas, c’est le chef du dugnad qui se tient responsable du projet et fournit le matériel nécessaire, financé par une caisse commune. Il peut falloir un an pour qu’un dugnad soit prêt pour le jour où il est programmé, ce qui en fait un évènement important dans la vie de la communauté, et dans laquelle il s’inscrit comme une routine annuelle et incontournable.

De plus, chaque dugnad est un véritable moment de partage, où les participants apportent des collations qui seront dégustées lors du repas commun. Ce sont très souvent des tartines de pain nappées de divers accompagnements, comme le veut la tradition norvégienne, sans oublier quelques plaisirs sucrés typiquement scandinaves. C’est aussi l’occasion d’échanger avec les autres membres du groupe et de faire de nouvelles rencontres.

Par exemple, dans le cas du dugnad d’une école, les parents des élèves se réunissent le temps d’une journée, comme un samedi, afin de réaliser des travaux préalablement planifiés. En fonction des capacités et de la volonté des participants, ces derniers repeignent un couloir, apportent des nouveaux éléments de décoration dans les salles de classes, retournent le bac à sable ou réparent les jeux et jouets mis à la disposition des enfants.

Pour les habitants d’un immeuble, les tâches peuvent être de repasser un coup de peinture aux parties communes, de planter des fleurs dans des bacs situés dans la cour ou la rue, de nettoyer les couloirs et les escaliers ou de faire quelques petites réparations si besoin. A la fin, comme à chaque fois, tout le monde se retrouve pour boire et manger et prendre du bon temps. Ainsi, dans la même année, un Norvégien peut participer à plusieurs dugnader entre voisins, collègues, parents d’élèves, amis ou proches.

Les origines du dugnad seraient à rechercher dans l’histoire ancienne de la Norvège, dès l’époque viking. Ces farouches guerriers et formidables navigateurs étaient aussi un peuple d’artisans et de paysans. Régulièrement, ils se rassemblaient entre habitants d’un même village pour prendre part à différents chantiers et travaux agricoles, comme construire une salle commune ou faire les moissons. Tout le monde se mélangeait, sans distinction de rang social ni de genre, et apportait son savoir-faire à l’accomplissement d’un objectif commun.

Cette tradition s’est alors perdurée au fil des siècles, principalement grâce à l’Eglise luthérienne, et avant que la Norvège devienne une puissance pétrolière et s’enrichisse énormément dans les années 1970, elle était encore un pays de pêcheurs et de bûcherons, où le travail manuel était indispensable. Le dugnad est donc un moyen de maintenir actuellement l’entraide et le travail communautaire, comme le faisaient les ancêtres des Norvégiens. A l’instar du bunad, le costume traditionnel, ou bien du kulturminne, qui désigne la préservation du patrimoine culturel, le dugnad permet de rendre hommage à ceux qui ont construit la nation norvégienne.

De plus, il est également un reflet de la société norvégienne, dans laquelle les différences hiérarchiques sont réduites et l’inclusivité est une valeur essentielle. Les membres de la communauté sont considérés sur un pied d’égalité et chacun a son rôle à jouer, quelque soit son profil. D’un autre côté, il est important pour tout le monde de participer et ainsi de ne pas être vu comme un individualiste ou un paresseux. Il ne serait pas non plus acceptable de profiter des bienfaits du dugnad sans y avoir apporté sa patte. Il s’agit d’inciter les citoyens à contribuer au bien commun et à prouver leur sentiment d’appartenance à un groupe.

Cependant, comme dans tous les pays riches et modernes, l’individualisme et l’isolement prennent de plus en plus le dessus sur le collectivisme et la solidarité. Alors, pour endiguer ce phénomène, les écoles, les clubs de sports ou bien les syndicats de copropriété imposent une somme à payer pour ceux qui voudraient se dispenser du dugnad. Ce droit au rassemblement et au partage prend ainsi une forme de devoir civique, qu’il est recommandé par la morale d’honorer le mieux possible.

Aussi, dès l’école, les petits Norvégiens apprennent à travailler en groupe lors de projets soutenus par leur établissement. Par exemple, il existe des ateliers de jardinage, lors desquels les enfants entretiennent leurs carrés de fleurs, de fruits et de légumes, encadrés par leurs enseignants. Ensuite, devenus adolescents, ils préparent leur future sortie du lycée lors des festivités des russ. Pendant leur dernière année scolaire, ils s’organisent en groupe, sans aucun soutien de leur école, afin de célébrer en fanfare leur passage dans le monde adulte. Ainsi, quand vient le 17 mai, jour de la fête nationale, ils défilent joyeusement dans leurs combinaisons rouges et se regroupent lors d’évènements festifs qu’ils ont eux-mêmes planifiés et financés.

Enfin, pendant la pandémie de covid en 2020, certains ont comparé l’effort demandé à la population à un dugnad national. Par la contribution de tout le monde, en respectant scrupuleusement les règles du confinement et les gestes barrières, la sortie de la crise serait réussie, comme un objectif commun à atteindre. La Norvège a alors été un des premiers pays du monde à contrôler la pandémie et à retrouver une vie plus ou moins normale.

Par son concept d’entraide et de rassemblement, le dugnad porte des valeurs humaines fortes. Et même s’il est propre à la culture norvégienne, il mérite que d’autres sociétés s’en inspire, notamment lorsque les liens entre les personnes s’érodent et doivent être renoués, sans aucune distinction ni discrimination.

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