La bibliothèque du futur : littérature et écologie

Depuis cinq ans, s’est installé à Oslo un projet que certains jugeront farfelu. En effet, l’artiste écossaise Katie Paterson a choisi la capitale norvégienne, et plus précisément la forêt de Nordmarka, pour lancer la bibliothèque du futur (« framtidsbiblioteket » en norvégien). C’est une démarche artistique qui consiste à accumuler chaque année pendant cent ans une œuvre littéraire. Ainsi, en 2114, la bibliothèque du futur ouvrira ses portes et les cent manuscrits seront enfin disponibles à la lecture. Tous traitent du temps qui passe, de l’avenir de l’humanité et du concept de temporalité. Ce projet est soutenu par la Ville d’Oslo, l’Agence des affaires culturelles et l’Agence de l’environnement urbain.

Le premier auteur à avoir été mis à l’honneur est l’écrivaine canadienne Margaret Atwood. L’année suivante, c’est le romancier britannique David Mitchell qui a contribué au projet, puis le poète islandais Sjón et l’auteure turque Elif Shafak. Enfin, cette année, l’écrivaine coréenne Han Kang va, à son tour, remettre officiellement son manuscrit après avoir été désignée auteure de l’année 2018. Les œuvres sont présentées dans la forêt de Nordmarka, à quelques encablures du centre-ville d’Oslo, au milieu des milliers d’arbres plantés pour fournir le papier nécessaire à l’impression des livres en 2114. Cependant, il est probable que les livres se dispensent de papier d’ici là, d’où la philosophie du projet.

Les auteurs volontaires doivent écrire comme s’ils s’adressaient à un lecteur inconnu qui lira leurs lignes dans cent ans. Leur démarche est inspirée de l’arbre en lui-même, capable de vivre une centaine d’année et de résister aux ravages du temps, en silence. Sa préservation est alors pour l’homme un devoir, une marque de respect pour sa force et sa longévité. Par l’écriture, les artistes lui rendent hommage et lui donnent une autre vie, que ce soit par la symbolique ou en étant le support de papier de leurs écrits. Aussi, comme les cernes d’un arbre, les chapitres des livres résument la lente croissance d’une forêt. Cent années ne sont qu’une très courte période pour l’univers et la nature, mais à la fois un temps trop long pour l’homme pour qu’il s’y projette et un futur assez proche pour qu’il le considère. En un siècle, il coule suffisamment de temps à l’homme pour comprendre son histoire et la relativiser.

En attendant de lire les livres de la « Future Library », une toute nouvelle bibliothèque sera ouverte au public en 2019. Située dans le quartier de Bjørvika, tout proche de l’Opéra, la nouvelle bibliothèque publique Deichman (Nye Deichmanske Bibliotek) sera un exemple de l’architecture moderne scandinave. Son design, épuré et élégant, s’inscrit dans la continuité des précédents projets et se doit à la collaboration entre les cabinets de designers et d’architectes Lund Hagem et Atelier Oslo.

Sur la terrasse de la bibliothèque, se trouvera une salle consacrée à la bibliothèque du futur, laquelle sera tournée vers la forêt de Nordmarka, que l’on distingue au loin. Appelée la « salle du silence », cette petite pièce, construite en bois de la forêt, ne pourra accueillir qu’une ou deux personnes à la fois et affichera les noms des œuvres et de leurs auteurs. Tout à fait intimiste, elle invitera les visiteurs à la contemplation de par son atmosphère paisible et bienveillante et les initiera à un voyage immobile vers la forêt et son mystère.

La contemplation est d’ailleurs ce que la forêt offre à ceux qui lui rendent visite. Et c’est pourquoi la remise des manuscrits a lieu parmi les arbres à chaque printemps. Après une marche dans la forêt avec des curieux venus assister à l’évènement, l’auteur fait une lecture puis rend son œuvre, enfermée dans une boîte pour qu’elle demeure secrète pour encore de nombreuses années. Ensuite, une séance de questions-réponses se déroule à la bibliothèque Deichman, avant que celle-ci ne déménage dans ses nouveaux locaux où elle perpétuera le rituel pour les prochaines générations.

A propos de Han Kang, dernier auteur mis à l’honneur, Katie Paterson a déclaré : « Han Kang élargit notre vision du monde. Ses histoires sont inquiétantes et subversives, explorant la violence, la cruauté, une vie éphémère et l’acceptation de la fragilité humaine. En tant qu’auteur de l’année 2018, Han Kang nous confronte à des situations inconfortables : l’injustice, la douleur, le deuil et les souvenirs ; une perte partagée de la confiance en l’humanité, parallèlement à la croyance en la dignité humaine. Elle nous plonge au cœur même de l’expérience humaine, avec une écriture profondément tendre et transformatrice. Je crois que ses sentiments nous seront transmis par les arbres, comme depuis des décennies, toujours intemporels.  »

Quant à Han Kang, elle a ajouté : « Ma première impression du concept de la future bibliothèque était que c’était un projet sur le temps. Il traite de la portée temporelle que représentent cent ans. En Corée, quand un couple se marie, les gens le bénissent pour qu’il vive ensemble pendant cent ans. Cela semble presque une éternité.

« Bien sûr, je ne serai pas là dans cent ans. Les personnes que j’aime n’y survivrons pas non plus. Ce fait implacable m’a fait réfléchir sur l’existence de ma vie. Pourquoi est-ce que j’écris ? À qui je m’adresse quand j’écris ? Ensuite, j’ai imaginé un monde où toutes les personnes que j’aime n’existaient plus. Et dans ce monde, il existe encore des arbres en Norvège, lesquels j’avais rencontrés il y a longtemps de mon vivant. L’écart évident de la durée de vie entre l’homme et les arbres m’a frappée. Cette méditation est si forte qu’elle a le pouvoir d’ouvrir directement nos yeux sur l’impermanence de nos vies mortelles et sur la précieuse fragilité de nos vies.

« Enfin, la bibliothèque du futur traite de l’avenir des livres papier. Je voudrais prier pour le destin des livres et des humains. J’aimerais tous les deux qu’ils survivent et se lient, pour encore cent ans et au-delà, même s’ils ne pourront jamais atteindre l’éternité… »

La remise officielle du manuscrit de Han Kang aura lieu le 25 mai 2019, comme d’habitude dans la forêt de Nordmarka, à Oslo.

Site officiel de la Future Library

Un commentaire sur « La bibliothèque du futur : littérature et écologie »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s