Edvard Munch, le cri du peintre

Il est le peintre norvégien le plus célèbre dans le monde et son oeuvre la plus marquante, le Cri, a inspiré de nombreuses générations après lui. Edvard Munch, dont le nom de famille se prononce « Mounk », n’a pas tout le temps vécu en Norvège, mais c’est bien dans son pays qu’il est le plus reconnu. Il repose aujourd’hui à Oslo, au cimetière de Notre-Sauveur (Vår Frelsers gravlund), parmi tant d’autres grandes figures de l’histoire et la culture norvégiennes.

Destins norvégiens, Episode 3 : Edvard Munch

Edvard Munch vit le jour le 12 décembre 1863 à Løten, une petite commune tout près de Hamar, dans le comté de Hedmark. Son père, Christian Munch, était médecin militaire, issu d’une riche famille bourgeoise et puritaine. D’ailleurs, le grand-père de ce dernier était pasteur, tandis que d’autres membres de la famille exerçaient les fonctions de prévôt ou bien d’évêque, ou étaient médecin, historien ou encore poète. Cependant, Christian Munch n’était pas argenté et déménageait régulièrement au gré de ses affectations, mais toujours dans la région d’Oslo.

Quant à sa mère, Laura Cathrine Bjølstad, elle était bien plus jeune que son mari et était née au sein d’une famille d’agriculteurs aisés. Elle donna naissance à cinq enfants mais mourut de la tuberculose juste après la venue au monde de sa dernière fille. Ce fut alors sa sœur Karen Marie qui remplaça la figure maternelle et éleva ses neveux et nièces.

La jeunesse d’Edvard Munch, marquée par les drames et la maladie, allait influencer son oeuvre. Lui-même de faible constitution, il était souvent frappé par les bronchites et les poussées fiévreuses, l’obligeant à rester alité tous les hivers. Alors dispensé d’école, il recevait son enseignement à domicile et trouvait le temps de dessiner tout ce qu’il voyait et imaginait. Comme lui, sa sœur aînée Johanne Sophie avait hérité de leur mère et de leur tante de leur fibre artistique et s’adonnait particulièrement à la peinture. Mais atteinte de tuberculose, elle décéda à l’âge de 15 ans. Puis, ce fut au tour de sa petite sœur Laura Cathrine de sombrer dans la dépression et d’être internée dans un asile pour le restant de sa vie. Plus tard, son frère cadet, Peter Andreas, succomba à une pneumonie peu de temps après son mariage. Ainsi, seuls sa sœur cadette Inger et lui furent relativement épargnés par le destin.

Après avoir pris la décision de devenir peintre, il fut inscrit par son père à l’Ecole technique d’Oslo, mais continua à peindre. L’une de ses premières œuvres, intitulée L’Enfant malade (Det syke barn) et réalisée entre 1885 et 1886, s’inspirait de sa tante s’occupant de sa sœur. Elle exprimait déjà très bien la maladie, le tourment et la compassion, dans une atmosphère morne et miséreuse. Ces thèmes n’allaient bientôt plus le lâcher.

Il étudia encore deux années puis se consacra pleinement à la peinture. Il entra à l’Ecole royale de dessin, où il rencontra les maîtres norvégiens de l’époque qu’étaient Christian Krohg, Erik Werenskiold et Frits Thaulow. Repérant le futur grand artiste qu’il allait être, ils lui permirent de recevoir une bourse d’étude de la part du ministère. Ses premières toiles s’inspiraient du réalisme et dépeignaient la vie quotidienne.

En 1885, il fit un séjour à Paris et visita le Musée du Louvre, où il découvrit les œuvres des plus grands maîtres. Au Salon de peinture et de sculpture, il se plongea dans les travaux de ses contemporains, avant de revenir à Paris dès 1889. Alors qu’une première exposition de ses toiles s’était tenue à Oslo, ce fut dans la capitale française qu’il rencontra le mouvement post-impressionniste. Pour lui, la peinture devait retranscrire les émotions au-delà de la simple représentation de la réalité. En 1890, l’annonce de la mort de son père lui inspira alors la toile Nuit à Saint-Cloud, dont l’atmosphère sombre et pesante trahissait son ressentiment.

Lors d’une nouvelle exposition à Oslo, il confirma le style qui allait le caractériser, dès lors ancré dans le mouvement symboliste, et marqué par la mélancolie et l’expression des sentiments humains. Ses lignes étaient courbes, ses couleurs homogènes et ses formes simples et stylisées. Invité en 1892 par l’Union artistique de Berlin, il reçut cependant un accueil difficile de la part du public et des peintres traditionalistes, ce qui fit de sa première exposition allemande un véritable scandale. Accusé d’être un « anarchiste provocateur », il vit son exposition fermée à cause des vagues de protestations qui le submergèrent.

Toutefois, il s’installa à Berlin et forma un cercle d’intellectuels, où figuraient des écrivains, des poètes, des penseurs, des philosophes et divers artistes originaires de toute l’Europe, notamment de Scandinavie et d’Europe Centrale. Il fit aussi d’autres expositions, lesquelles connurent un meilleur succès. Il créa ainsi le cycle La Frise de la Vie, dont les thèmes furent la vie, l’amour et la mort. Ce fut à ce moment qu’il peignit la première version du Cri, son tableau le plus célèbre. Métaphore de l’angoisse, il allait dès lors susciter les fantasmes et les interprétations de tous par son décor intrigant et terrifiant et son personnage tourmenté et fantomatique.

Le Cri (Skrik), 1893, Galerie Nationale, Oslo

Transposée devant le fjord d’Oslo, la scène se serait déroulée lors de l’éruption du volcan indonésien Krakatoa en 1883, dont les cendres avaient fait rougeoyer le ciel européen. Quant au visage du personnage, il aurait été inspiré par celui d’une momie péruvienne. Il allait même, bien des années plus tard, servir de modèle pour le masque du tueur psychopathe du film Scream.

A ce moment-là, l’oeuvre de Munch préfigura l’expressionnisme. Des formes et des couleurs exagérées au service de l’émotion, la déformation de la réalité afin de provoquer la réaction émotionnelle du spectateur par la plus grande intensité expressive.

En 1896, il revint à Paris et y retrouva le dramaturge suédois August Strindberg et le critique d’art allemand Julius Meier-Graefe, qu’il avait déjà côtoyés à Berlin. Il s’adonna à la lithographie et collabora avec Auguste Clot, un imprimeur parisien. Cette même année, la pièce musicale Peer Gynt de Henrik Ibsen et Edvard Grieg fut jouée à Paris au Théâtre de l’Oeuvre. Il en réalisa alors l’affiche et les décors.

De retour en Norvège en 1897, il acheta, sur les rives du fjord d’Oslo, une maison située dans le petit village de pêcheurs d’Åsgårdstrand. Il se mit à l’art décoratif ainsi qu’à la photographie et reprit certaines de ses toiles. Il réalisa par exemple de nouvelles versions du Cri. Il enchaîna les voyages en Europe (France, Allemagne, Italie), tandis que sa vie sentimentale connut des épisodes de grands tourments. En 1902, il se sépara de Tulla Larsen après une très violente dispute puis plongea dans les excès : alcool, drogue, jeux… Son oeuvre fut dès lors marquée par ses délires et sa hantise de la mort.

Installé depuis 1904 à Berlin, il travailla sur plusieurs projets avant de rejoindre Copenhague quatre ans plus tard. Cependant, il ne se débarrassa pas de ses démons et fut même interné dans une clinique psychiatrique suite à une dépression nerveuse et des crises hallucinatoires. Pour le soigner, les médecins lui firent subir divers électrochocs et bains d’eau salée. Finalement apaisé, il reçut en 1908 le titre de chevalier dans l’ordre de Saint-Olav, la distinction la plus élevée en Norvège.

A partir de 1914, il réalisa les peintures murales du hall de l’Université d’Oslo. Il y représenta des allégories des disciplines et des paysages dans un style beaucoup plus léger et lumineux. En 1916, il acquit la propriété d’Ekely, dans le quartier de Skøyen, à Oslo. Dans un cadre champêtre, il sembla enfin libéré de ses excès et continua à peindre, notamment des paysages, des nus et des autoportraits. Il y exposa ses tableaux, dont les thèmes étaient désormais bien plus optimistes et colorés, débarrassés du noir et des idées morbides. En 1922, il reçut une nouvelle commande et peignit une frise pour la chocolaterie Freia.

Le Soleil (Solen), 1911-1914, Université d’Oslo

Dans les années 1930, le nazisme prit le pouvoir en Allemagne, ce qui le choqua profondément, lui l’antifasciste qui considérait l’Allemagne comme une seconde patrie. Ses œuvres furent alors jugées comme étant de « l’art dégénéré » et toutes ses toiles furent retirées des musées allemands. En 1940, les Nazis envahirent la Norvège, tandis qu’il céda à la mairie d’Oslo toutes ses œuvres ainsi que l’ensemble de ses biens fonciers. Sans héritiers directs, il s’assurait donc que tout ce qu’il possédait serait entre de bonnes mains après sa mort. Puis, lorsqu’atteint d’une pneumonie, il décéda chez lui le 23 janvier 1944, les Nazis lui réservèrent des funérailles grandioses : un évènement aux allures de paradoxe après les critiques acerbes que ces derniers lui assénaient.

Autoportrait entre la pendule et le lit (Selvportrett mellom klokken og sengen), 1940-1943, Musée Munch, Oslo

En 1963, la mairie d’Oslo ouvrit à Tøyen, un quartier proche du centre-ville, le musée Munch (Munchmuseet). Il regroupe toujours l’essentiel de l’oeuvre du peintre, ainsi que sa correspondance avec sa sœur Inger. Annoncée dès 2013, la construction d’un nouveau musée verra l’ensemble de la collection être déménagée à Bjørvika, à proximité de l’Opéra d’Oslo. Situé sur la promenade qui longe le port, le nouveau musée Munch présente une architecture moderne et écoresponsable. En plus des œuvres du peintre norvégien, d’autres artistes seront exposés dans les 11 galeries réparties sur 13 étages. De plus, les jeunes artistes vainqueurs du Prix Edvard Munch pourront, chaque année, être honorés par une exposition temporaire.

En plus de l’espace réservé à l’art, le musée offrira à la disposition des visiteurs un restaurant, un café, un bar et une boutique, tandis que des salles de concert et de cinéma accueilleront des évènements culturels. Le restaurant installé tout en haut du bâtiment promet une vue imprenable sur la ville et le fjord et la boutique compte attirer les touristes par ses produits dérivés introuvables ailleurs. Avec 26 313 m² de superficie totale, le MUNCH fera partie des plus grands musées au monde dédiés à un seul artiste.

Le nouveau musée Munch, à droite, sera inauguré en automne 2020

Ainsi, il sera possible en automne prochain d’y admirer, parmi tant d’autres œuvres, plusieurs versions du Cri, la première étant à la Galerie Nationale (Nasjonalgalleriet). Plus qu’une simple peinture, le tableau défraya même la chronique, lorsqu’en février 1994, la version détenue par la Galerie Nationale fut volée puis retrouvée trois mois plus tard. En 2004, ce fut la version de 1910 qui fut dérobée au musée Munch, ainsi qu’une autre toile, La Madone. Les deux œuvres furent finalement retrouvées en 2006. Enfin, en 2012, une version pastel de 1895 fut vendue aux enchères pour un montant record de 120 millions de dollars. C’est aujourd’hui le cinquième tableau le plus cher jamais vendu. Preuve en est qu’Edvard Munch a créé un véritable chef-d’oeuvre.

A suivre : Kirsten Flagstad, la voix du Nord

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