Gustav Vigeland, le sculpteur de la vie

Gustav Vigeland doit surtout sa renommée à ses nombreuses sculptures qui ornent le parc Frogner, à Oslo. Elles sont un des symboles importants de la capitale norvégienne, admirées chaque année par près d’un million de touristes venus du monde entier. Parmi ses œuvres, le « Monolithe » domine le parc du haut de ses 17 mètres. Sculpté dans du granite, il s’inscrit dans une allégorie de l’humain et de la vie, commune à toutes les autres installations de l’artiste. 121 personnages y sont représentés, agglomérés les uns aux autres en une masse compacte. Par le travail de la pierre et du fer, Vigeland a donné naissance à un univers unique et métaphorique.

Destins norvégiens, Episode 11 : Gustav Vigeland

Adolf Gustav Thorsen vint au monde le 11 avril 1869 à Halse, près de Mandal, dans le Sud de la Norvège. Il était le fils d’Elisæus Thorsen, maître charpentier, et d’Anna Aanensdatter. Il avait un grand frère, Theodor, et deux petits frères, Julius et Emanuel. Il grandit ainsi dans un appartement au-dessus de l’atelier de son père, ce qui eut comme effet de nourrir sa vocation. Très vite, il s’intéressa au travail du bois et fit ses toutes premières gammes de sculpteur avec les outils de son père.

Malade dans sa jeunesse, il fut déscolarisé et vécut une partie du temps chez ses grands-parents maternels, lesquels habitaient dans une ferme baptisée Mjunebrokka, dans la localité de Vigeland, près de Lindesnes. Toujours passionné par la sculpture, son grand-père trouva qu’il avait du talent et proposa à un ébéniste du village de lui donner des cours.

Sa famille était membre de la petite bourgeoisie, tandis que son père, actif dans une société piétiste, organisait chez lui des réunions religieuses. Cependant, l’affaire du père, qui prospérait et faisait de ce dernier un entrepreneur respecté, commença à péricliter au début des années 1880. En cause, des investissements malheureux, notamment dans le domaine maritime. Après qu’il fût tombé dans l’alcoolisme, son épouse demanda le divorce, sans toutefois l’obtenir, et partit vivre chez ses parents avec ses enfants. De retour à Mjunebrokka, Gustav revint finalement sur les bancs de l’école.

En 1884, alors qu’il ne termina pas son cursus scolaire, son père l’envoya à Oslo où il devint apprenti chez l’ébéniste Thorsten Christensen Fladmoe. Le soir, il prenait des cours à l’Ecole Nationale d’Artisanat et d’Art Industriel, mais dut rentrer à Mandal après que l’atelier de son maître ferma.

Deux ans plus tard, son père décéda de la tuberculose puis, en 1888, il revint à Oslo avec l’ambition de devenir artiste. Il fut d’abord embauché chez un ébéniste, avant de rencontrer, en février 1889, le sculpteur Brynjulf Bergslien. Il lui présenta ses esquisses et reçut son soutien, ainsi que celui de l’historien de l’art Lorentz Dietrichson. En même temps, il exposa sa première œuvre, en gypse, Hagar et Ismael, à l’exposition annuelle d’automne (Høstutstillingen). A partir de cet instant, il décida de prendre le nom de Vigeland, comme le village de ses grands-parents.

En 1890, il devint l’assistant du sculpteur Mathias Skeibrok et commença à travailler sur ses propres œuvres. Puis il partit en voyage d’étude à Copenhague, où il collabora avec Vilhelm Bissen le jeune, fils du sculpteur du même nom. En 1892, il exposa une nouvelle fois à la Høstutstillingen et s’affirma comme un artiste reconnu.

L’année suivante, il s’établit à Paris et rencontra Auguste Rodin. S’inspirant de La Porte de l’Enfer de ce dernier, il sculpta sa version, baptisée Helvete (L’Enfer). En 1895, il partit à Florence où il étudia l’art de la Renaissance et découvrit les œuvres de Michel-Ange. Entre temps, à Berlin, il fit la connaissance du peintre norvégien Edvard Munch, lesquels s’inspirèrent mutuellement tout au long de leurs carrières respectives. A son retour en Norvège, il réalisa un buste de son frère Emanuel, également artiste. A la fin des années 1890, Vigeland aura en plus monté deux expositions : une en 1894 avec 51 œuvres et une autre en 1899 avec 42 œuvres.

De 1898 à 1902, il travailla à la restauration de la cathédrale de Nidaros, à Trondheim. Pour parfaire son talent, il voyagea en France et en Angleterre afin d’étudier l’art gothique. A Paris, il rencontra l’écrivain Bjørnstjerne Bjørnson, de qui il fit le buste en marbre. Quant à la restauration de la cathédrale, il en réalisa plusieurs sculptures, dont un Christ sur la croix, un ange et une statue de Saint-Olav, le saint patron de la Norvège.

Entre 1899 et 1901, il eut deux enfants, Else et Alf Gustav, de sa relation avec Laura Mathilde Andersen, qu’il rencontra alors qu’elle était son modèle. Cependant, il entama une relation avec une jeune femme de dix-sept, Inga Syvertsen, tandis que Laura était enceinte de leur second enfant. Après un mariage de raison, Laura demanda aussitôt le divorce, qu’elle n’obtint qu’en 1906. Contraint de payer une pension, Vigeland n’eut jamais de contact avec ses enfants. De plus, il se fâcha avec son frère, accusé de plagier son travail, et avec qui il coupa les liens. Enfin, en 1902, il s’installa avec Inga dans son nouvel atelier à Oslo.

Toujours en ce début de XXème siècle, dans le cadre de l’indépendance de la Norvège, il sculpta de nombreux bustes de personnalités norvégiennes, dont les écrivains Henrik Ibsen, Knut Hamsun et Jonas Lie, le compositeur Edvard Grieg et l’explorateur Fridtjof Nansen. Ce fut aussi lui qui réalisa la médaille du Prix Nobel de la paix.

Médaille du Prix Nobel de la paix (1901-1902)

En 1907, il proposa à la mairie d’Oslo un projet de fontaine monumentale, lequel fut bien accueilli. Or, l’emplacement n’étant pas clairement défini, le projet ne vit pas le jour immédiatement. D’abord imaginé devant le Storting (le Parlement), il fut ensuite prévu au Slottsparken (le Parc du Palais Royal). Pourtant, cela ne le découragea pas de travailler sur son projet et, en 1909, il réalisa la fontaine. Par la suite, il sculpta d’autres œuvres, en bronze, lesquelles devaient agrémenter l’ensemble.

Entre temps, il érigea des statues en hommage à quelques uns de ses illustres compatriotes, comme le mathématicien Niels Abel, le compositeur Rikard Nordraak, l’écrivaine Camilla Collett et le poète Henrik Wergeland.

En 1920, il rencontra Ingerid Vilberg, dix-huit ans, qui posait pour lui. Il l’épousa deux ans plus tard et, en 1924, s’installa avec elle dans un nouvel atelier, tout près du parc Frogner (Frognerparken). En même temps, il signa un accord avec la municipalité d’Oslo, d’après lequel il s’engageait à lui léguer ses œuvres et à accepter que son atelier fût transformé en musée après sa mort.

Toujours en 1924, l’emplacement définitif de l’installation de Vigeland fut choisi au parc Frogner. Le sculpteur commanda alors un énorme bloc de granite, prélevé dans l’Iddefjorden, à la frontière suédoise. Arrivé à l’atelier en 1928, il fut taillé à partir d’esquisses dessinées dès 1919, afin d’y sculpter un monolithe de 17 mètres de hauteur. Pour y parvenir, Vigeland embaucha trois sculpteurs pour un travail qui durerait jusqu’en 1943. En parallèle, il réalisa d’autres œuvres en granite, censées accompagner le Monolithe.

Dès la désignation du parc Frogner comme emplacement, il plancha également sur la rénovation d’un pont enjambant un étang et le voulut orné de plusieurs sculptures en bronze. Par ailleurs, il confectionna des portails en fer forgé, destinés à encadrer l’ensemble de l’installation. En 1932, il imagina une Roue de la Vie (Livshjulet), laquelle serait réalisée aussi en bronze.

En 1939, il se sépara d’Ingerid, après dix-sept ans de mariage. Le 12 mars 1943, il décéda à l’âge de 73 ans, tandis que ses cendres furent déposées dans la tour de son atelier. Ayant travaillé jusqu’à sa mort, il demeurerait pour l’éternité dans ce qui allait devenir son musée.

En 1944, le Monolithe fut enfin érigé, puis deux ans plus tard, toutes les sculptures en granite trouvèrent leur place autour de celui-ci. En 1947, la fontaine fut mise en eau, soit quarante ans après la présentation du projet. Dès 1950, la plupart des statues fut installée (environ 210 pour un total de 650 sculptures et dessins). Disparu avant, Vigeland ne put voir son œuvre achevée.

A partir de 1988, de nouvelles installations apparurent, dont la première d’entre elles fut Slekten (La Famille), une porte monumentale en granite et en bronze. En 1993, ce fut au tour d’une statue en autoportrait de Vigeland. Aujourd’hui, les autres œuvres, qui ne sont pas exposées dans le parc, sont à découvrir au musée Vigeland.

Les sculptures de Gustav Vigeland sont inspirées de la vie et de la famille. Elle représentent l’homme et la femme à tous les âges de la vie, à toutes les étapes de leur existence. S’ils sont nus, c’est pour que des vêtements ne trahissent pas une époque ou une culture particulières. Ainsi, le message de l’artiste peut être compris par tout le monde, quelque soit son temps, quelque soit son origine. De plus, les personnages ne sont pas tous décrits avec précision, mais plutôt de façon simplifiée et stylisée. Après le classicisme de ses débuts, Vigeland a évolué vers un genre plus contemporain, enclenché au tournant du siècle et assimilé au mouvement art nouveau.

Dressé en haut d’escaliers, le « Monolithe » domine 36 autres sculptures en granite
Le portail en fer forgé reprend les thèmes des sculptures en granite
Derrière ces deux vieux hommes, on distingue dans le même alignement la fontaine et le pont
La fontaine monumentale est entourée de nombreux bas-reliefs et sculptures en bronze
« L’enfant en colère » est une des sculptures emblématiques du parc
« La Roue de la Vie » représente un cercle formé par deux hommes, deux femmes et un enfant

Derrière l’artiste, il y avait l’homme. Et dans les dernières années de sa vie, son image fut écornée par son attitude envers l’envahisseur nazi. Il affirmait sans honte qu’il recevrait avec plaisir, s’ils le souhaitaient, les soldats allemands et les dignitaires nazis dans son atelier. S’il n’était pas nazi lui-même, ses amitiés laissaient évidemment planer le doute. Mais quand on lui posait la question quant à ses supposées sympathies, il répondait que son art était universel et apolitique.

Cependant, les nazis appréciaient beaucoup son travail, qu’ils opposaient à ce qu’ils appelaient « l’art dégénéré ». Un art interdit auquel ils associaient par exemple son compatriote Edvard Munch, farouche opposant au nazisme. De plus, juste après la guerre, des critiques comparèrent les sculptures de Vigeland à l’idéal nazi. Ainsi, pour Pola Gauguin, critique d’art dano-norvégien et fils du peintre français Paul Gauguin, elles illustraient l’esthétique fasciste, qui uniformisait les corps et hermétisait le cycle de la vie.

Ces interprétations n’ont toutefois pas empêché les nombreux visiteurs d’admirer les œuvres de Vigeland, célèbres dans le monde entier. Faut-il donc dissocier l’homme et l’artiste ? ou simplement regarder son art au premier degré, de la même façon qu’il a été probablement créé ?

A suivre : Bjørnstjerne Bjørnson, l’écrivain national

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