Lutins, trolls et compagnie

Les contes et légendes de Norvège fourmillent de créatures en tous genres. Popularisées dès le XIXe siècle par les écrivains Peter Christen Asbjørnsen et Jørgen Moe, elles trouvent leurs origines dans la mythologie nordique, avant de peupler les légendes populaires qui se racontaient de génération en génération. Le travail d’Asbjørnsen et Moe a alors été de recueillir tous ces récits de la bouche des paysans et des marins du pays et de les retranscrire par écrit. A une période où la Norvège se cherchait une identité nationale, les contes des vallées et des montagnes ont contribué à enrichir le folklore norvégien. Inscrits dans la vague romantique qui déferlait sur la littérature scandinave, ils ont rapidement connu un immense succès populaire et sont encore aujourd’hui lus par tous les enfants.

Afin d’illustrer ces récits, le dessinateur Theodor Kittelsen a prêté son crayon et son talent et réalisé de nombreux dessins de créatures fabuleuses. La façon dont il les a représentées a beaucoup influencé leurs formes modernes, lesquelles sont prédominantes dans l’imaginaire collectif. Par son œuvre et son succès, Kittelsen est devenu un des artistes les plus reconnus de Norvège, ainsi qu’un modèle pour nombre d’entre eux.

En plus des sorcières et des magiciens, ainsi que des monstres tels que les dragons, les loups et les calamars géants, de nombreux êtres legendaires cohabitent dans les histoires et les croyances. Ces humanoïdes ont leurs propres spécificités et ont une image tantôt positive tantôt négative, bien que l’ambivalence soit très courante. Les contes et légendes apprennent en effet souvent à se méfier des apparences.

Parmi les personnages récurrents du folklore, figurent d’abord les lutins, appelés « nisser » en norvégien. Il en existe plusieurs sortes, en fonction de leur habitat et de leur caractère. Ainsi, le « fjøsnisse », ou « lutin de la grange », vit dans les fermes et protège leurs occupants. Cependant, il est recommandé de mettre une assiette de riz au lait à sa disposition afin qu’il s’occupe bien du bétail et ne se mette pas en colère. De petite taille, il est généralement vêtu d’un bonnet rouge conique, d’un tricot en laine, d’un pantalon court tenu par des bretelles, de longues chaussettes et de grosses chaussures. Il porte également une épaisse barbe blanche.

Très proche du « fjøsnisse », le « gårdsnisse » (lutin de la ferme) habite dans les exploitations agricoles. Ce qui le différencie du premier est qu’il vit dans tous les bâtiments de la ferme et pas seulement dans la grange. Lui-aussi prend soin des animaux s’il est bien nourri par le fermier et sa famille et arbore un accoutrement très semblable. De plus, c’est dès que la nuit tombe que l’on a le plus de chance de l’apercevoir roder autour des maisons.

Carte de Noël de 1895 représentant un lutin de la ferme, par Julius Holck

Dans un autre registre, le « rampenisse », ou « lutin des catastrophes », est un petit être facétieux qui distrait les enfants en faisant des bêtises, notamment au mois de décembre, en attendant Noël. Représenté comme un jeune lutin, il est habillé d’une veste rouge rehaussée d’une collerette blanche et serrée par une ceinture noire, d’un pantalon rayé de blanc et de rouge et de bottines noires à la pointe relevée. Sans oublier son bonnet pointu également rouge. Ses maladresses les plus courantes sont de faire des taches ou de casser des objets, mais aussi de dessiner sur les murs ou de dérouler tout le papier toilette. Il est d’ailleurs aussi appelé « fjompenisse », soit « lutin maladroit ». Son arrivée coïncide également avec celle d’un autre lutin très attendu.

Le « julenisse » (lutin de Noël) est l’équivalent du Père Noël en France. S’il ressemble beaucoup au « fjøsnisse », c’est qu’il en est issu, auquel ont été rajoutés des caractéristiques de Saint-Nicolas. D’ailleurs, le prénom « Nikolas », dont le dimunitif en Norvège est « Nils », a pu créer une confusion avec le mot « nisse », signifiant « lutin ». Ainsi, dans la pure tradition norvégienne, les enfants attendent avec impatience le passage du « julenisse » dans la nuit du 24 au 25 décembre. Pour lui permettre de rentrer dans leur maison, ils lui disposent une petite porte au bas d’un mur et par laquelle il pourra passer. Pour l’attirer, ils lui laissent une assiette de riz au lait, la même qui sert à obtenir les bonnes faveurs du lutin de la grange.

A l’inverse, le « sotnisse », ou « lutin de suie », est l’antagoniste du « julenisse ». Comme le Père Fouettard, il est celui qui punit les enfants qui n’ont pas été sages. Habillé tout de noir et le visage souillé de suie, on peut lui rendre visite à la Nissehuset (la Maison du lutin), à Savalen, près du village de Tynset, où il habite avec le « julenisse » et sa femme, la « julemor » (Mère Noël).

Enfin, le fameux bonnet rouge et pointu des lutins, ou « nisselue », reconnaissable entre tous, a pendant la Seconde guerre mondiale servi de symbole pour les résistants norvégiens. Ils le portaient sur la tête en réaction à l’occupation allemande et à la politique de collaboration. Inspirés par le bonnet phrygien, ils l’ont érigé en symbole national et patriotique.

Cependant, les créatures folkloriques les plus emblématiques sont les trolls. Issus des Jotuns de la mythologie nordique, des géants personnifiant les forces de la nature et ennemis des dieux, ils sont devenus dans les contes et légendes des êtres aussi bien petits que de très grande taille et au tempérament imprévisible. Ils sont décrits comme poilus et à la chevelure hirsute, affublés d’un très long nez et dotés d’une queue à la pointe terminée par une touffe de poils, comme celle des vaches. Créatures hideuses et contrefaites, certains ont mêmes plusieurs têtes.

Ne supportant pas la lumière du soleil, ils vivent dans des grottes ou des rochers au cœur des montagnes ou dans les forêts et ne sortent que la nuit. S’ils n’arrivent pas rentrer avant le lever du jour, ils peuvent éclater ou bien être transformés en pierre. Ils deviennent tous très vieux et leur chef s’appelle le « Dovregubben », ou « Vieux du Dovre », lequel réside dans le massif du Dovrefjell, une des montagnes les plus hautes de Norvège.

Leur caractère pouvant être très mauvais, il est préférable de ne pas les contrarier si l’on a l’occasion d’en rencontrer un. Capables de réaliser des tours de magie parmi les plus incroyables, ils peuvent se venger des fermiers s’ils ne se sont pas comporté de bonne manière avec eux. Ainsi, comme avec les lutins, les habitants des fermes leur donne de la bouillie pour qu’ils s’occupent bien du bétail et que les vaches ou les brebis fournissent du bon lait et de la bonne laine. Dans le cas contraire, les trolls jettent des sorts et font mourir les animaux.

Malgré cela, ils sont plutôt d’un naturel brave et naïf et certains jeunes fermiers leur font parfois des farces pour s’amuser. Mais le risque est qu’ils se vengent et qu’ils enlèvent une jeune fille dans la forêt ou attirent un jeune garçon dans un piège afin qu’ils ne retrouvent jamais le chemin de leur maison.

Pour accomplir ces méfaits, les trolls se métamorphosent en des êtres maléfiques, comme la « hulder » (transcrit parfois « huldre » en français). Toutefois, certains récits décrivent la « hulder » comme une créature à part entière et non plus comme la métamorphose d’un troll. D’apparence inoffensive, elle ressemble à une jolie jeune fille qui séduit les garçons les plus crédules pour les attirer dans la montagne. Elle les fait alors prisonniers ou bien disparait soudainement pour les laisser seuls, abandonnés à leur pauvre sort, loin de leur foyer. Pour ne pas se faire prendre au piège, il faut la regarder de dos et voir si sa queue de vache, qu’elle ne peut cacher et qui trahit sa réelle identité, dépasse sous ses vêtements. Si c’est le cas, il vaut mieux fuir. Son nom vient justement d’un vieux mot norrois voulant dire « secret ».

Une autre créature qui tente d’attirer les humains est le « nøkk », un esprit de l’eau connu en français sous le nom de « nixe ». Pendant masculin de la « hulder », il est dépeint comme un beau jeune homme vivant dans les rivières, les étangs et les lacs et jouant d’un instrument de musique, comme le violon ou la harpe. Par sa musique enchanteresse, il essaie de charmer les jeunes filles naïves, lesquelles s’approchent trop près de l’eau et se noient. D’autres légendes le décrivent cependant comme un simple visage recouvert de poils et de longs cheveux et percé de gros yeux brillants, seule partie de son corps qui émerge à la surface de l’eau. C’est cette forme qui est désormais la plus répandue dans l’imaginaire collectif.

Mais le « nøkk » n’est pas toujours un être humanoïde, puisque dans certaines croyances, il est un magnifique cheval blanc. De jeunes gens, subjugués par sa beauté, s’approchent alors de lui et montent sur son dos. Le « nøkk » se met ensuite à galoper dans la nature avant de plonger dans un point d’eau et de disparaître avec son malheureux cavalier.

« Nøkken » (Le nøkk) et « Gutt på hvit hest » (Garçon sur un cheval blanc), par Theodor Kittelsen (1857-1914)

L’eau étant omniprésente en Norvège, elle est une source d’inspiration presque inépuisable et le lieu de vie d’autres personnages. Par exemple, le « fossegrim », ou simplement « grim », habite les cascades et les moulins. Excellent musicien, il joue de la harpe ou du violon. Quand il rencontre un humain, il lui propose de lui apprendre à jouer en échange d’une faveur. Si celle-ci n’est pas respectée, il ne lui apprendra qu’une note. Mais si elle l’est, le simple mortel saura si bien jouer que les arbres danseront et que les torrents se tairont.

Aussi, au bord de la mer, il existe une sorte de fantôme appelé « draug ». C’est généralement le cadavre d’un marin mort noyé qui revient à la vie et vient hanter les vivants. Contrairement aux autres spectres, il possède un corps physique et présente un visage défiguré et au teint blafard. Vêtu d’un long manteau de cuir, il porte des algues en guise de chevelure et navigue sur un voilier coupé en deux. Lorsqu’un bateau passe près de lui, il présage la mort pour ses occupants ou bien essaie de le faire chavirer. Toutefois, dans certaines légendes, le « draug » est un mort-vivant qui se contente d’attaquer les imprudents qui s’approchent trop du tumulus où il est enterré. D’autres encore lui prêtent des faits de vampirisme.

Enfin, toujours dans la mer, on trouve un peuple aquatique bien connu au-delà de la Scandinavie. Les sirènes (« havfruer » en norvégien) et leurs équivalents masculins, les tritons (« havmenn »), sont des créatures mi-humaines mi-poissons. Leur forme actuelle, différente de la description qu’en fait la mythologie grecque, est d’ailleurs héritée des croyances d’Europe du Nord. Il existe même une sorte de petit triton : le « marmæle », ce qui signifie « petit homme de la mer ». Il arrive que des pêcheurs le prennent dans leurs filets et il peut prédire l’avenir et révéler des secrets.

Riches en personnages et en péripéties, les contes et légendes norvégiens sont reconnus dans le monde entier. Des auteurs internationaux, comme J.R.R. Tolkien, écrivain du « Seigneur des Anneaux » et du « Hobbit », s’en sont inspirés. Ils subliment une nature unique et sont issus d’une très longue histoire populaire, qui renvoient les Norvégiens à leurs racines.

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