Trondheim-Oslo, un train pas comme les autres

La ligne ferroviaire Trondheim-Oslo relie les deux villes régulièrement, avec plusieurs départs par jour, tous les jours. Le trajet, qui parcourt un peu plus de 550 km de rails, prend environ 7 heures et demie. C’est un voyage à part entière à travers la moitié Sud de la Norvège, dont l’allure modérée permet aux passagers d’admirer la beauté des paysages. S’ils ne sont pas rapides, la faute au relief escarpé, les trains norvégiens sont confortables et agréables à prendre. C’est aussi le moyen de transport le moins cher et le plus écologique.

Créée en 1883, la compagnie nationale des chemins de fer norvégiens (NSB-Norges Statsbaner) gère le transport ferroviaire du royaume. Réorganisée en 1996 puis privatisée en 2002, elle a été renommée Vy (Vygruppen AS) en 2019. Sous cette nouvelle appellation, la société est responsable du trafic (Vy Tog) et également opératrice de lignes d’autocars (Vy Buss) et de trains régionaux en Suède (Vy Tåg). Les infrastructures, telles que les gares et les lignes de chemin de fer, sont quant à elles sous l’autorité de la Jernbaneverket (JBV).

La ligne Trondheim-Oslo, aussi connue sous le nom de Dovrebanen, a été officiellement ouverte le 17 septembre 1921. Auparavant, dès 1854, le tronçon entre Oslo et Eidsvoll avait déjà été ouvert, ce qui en fait la plus vieille voie de chemin de fer en Norvège. Elle est longue de 67,8 km et relie la capitale aux premiers rivages du lac Mjøsa. Puis, à partir de 1864, les travaux de construction de la Dovrebanen ont été lancés, à la fois depuis Eidsvoll au Sud et Trondheim au Nord. Ainsi, tronçon après tronçon, dont le dernier entre Oppdal et Dombås, la ligne a enfin pu être inaugurée au bout de 57 ans de travaux. Elle mesure 492 km, emprunte 328 ponts et traverse 42 tunnels. En 1970, elle a été complètement électrifiée. Elle doit son nom au massif montagneux du Dovrefjell, qu’elle franchit à une centaine de kilomètres au Sud de Trondheim.

Entre temps, et même avant l’inauguration de la voie, la ligne de Røros (Rørosbanen) avait été ouverte en premier le 13 octobre 1877. Elle reliait déjà Trondheim à Oslo, via Støren au Nord et Hamar au Sud. Elle est longue de 348 km et passe par 223 ponts et 6 tunnels. Elle traverse cependant un terrain moins difficile, puisqu’elle contourne le Dovrefjell. De plus, elle disposait au début de rails plus étroits que ceux de la Dovrebanen, par laquelle la grande majorité des liaisons Trondheim-Oslo à commencer à se faire jusqu’à aujourd’hui. Désormais, toutes les voies ferrées de Norvège ont la même largeur.

Le voyage commence à Trondheim, la troisième ville de Norvège. La gare centrale se trouvant en bord de mer, le train longe le littoral pendant quelques minutes avant de se diriger vers Marienborg. C’est ici que, dans la nuit du 18 au 19 septembre 1921, soit moins de deux jours seulement après l’inauguration de la ligne, qu’un accident a eu lieu. Le train de Støren, venant en sens inverse, n’a pas pu s’arrêter à Marienborg et a heurté de plein fouet un autre train, celui-là même qui venait d’inaugurer la Dovrebanen la veille. Le choc s’est produit à Nidareid, un quartier de l’Ouest de Trondheim. Douze personnes ont été blessées et six sont décédées dans l’accident, dont l’architecte qui a conçu la voie. L’événement est resté dans toute les mémoires comme le « drame de Nidareid ».

Passé ce triste souvenir, le train roule en direction de Heimdal. On y admire les paysages du Trøndelag, le comté qui occupe qui la partie centrale de la Norvège. Le voyage ayant lieu à la fin de l’été, la neige n’a pas encore habillé de blanc le pays. La ligne traverse alors la verte campagne, entre des prés où paissent tranquillement des vaches et des moutons et des collines couvertes de forêts de sapins. Il y a de petits villages qui rassemblent quelques maisons colorées ainsi que des fermes isolées, dispersées au gré des champs et des prairies.

Après Støren, le paysage devient de plus en plus montagneux. Des ponts enjambent des rivières et des tunnels percent les montagnes. Quant aux forêts, elle se font de plus en plus profondes. Les gares de Berkåk et d’Oppdal annoncent alors les premiers contreforts du Dovrefjell.

Trondheim et sa campagne depuis Sverresborg

A gauche, paysage du Trøndelag, à Melhus. A droite, la gare de Berkåk.

Ensuite, en direction de Kongsvoll, on rentre enfin dans le Dovrefjell et traverse de vastes étendues de lande. Sur de longs kilomètres, on pourrait se croire quelque part en Mongolie, où les arbres sont rares, comme chassés par la rigueur du climat et le souffle du vent. Ce ne sont que des plaines bosselées, recouvertes d’un épais tapis de bruyère et de lichen et entourées de montagnes nues et escarpées, seulement coiffées de neiges éternelles. On peut même avoir la chance d’apercevoir le Snøhetta, le sommet le plus haut du massif avec ses 2 286 m d’altitude. Réserve naturelle, le Dovrefjell est le territoire d’animaux sauvages, tels que les étonnants bœufs musqués, ces cousins des moutons aux allures de bisons miniatures et originaires de l’Arctique. Quant aux légendes, elles racontent que les montagnes abritent l’antre du roi des trolls : le Dovregubben. Aussi, avant d’arriver à Hjerkinn, on atteint le point culminant de la ligne, à 1 024,4 m au-dessus du niveau de la mer.

Paysage du Dovrefjell, avec le Snøhetta au centre

En redescendant sur Dombås, on retrouve les forêts que l’on avait quittées après Oppdal. Le Dovrefjell est maintenant derrière nous, tandis que l’on plonge doucement vers la vallée de Gudbrandsdal. Le village et la gare de Dombås marquent l’entrée dans la vallée la plus célèbre de Norvège, longue de 230 km et dessinant un arc-de-cercle s’étirant du Sud vers l’Ouest. Etroite et profonde, elle est bordée des plus hauts massifs du pays, lesquels dépassent tous les 2 000 m d’altitude. Ainsi, le Rondane, à l’Est, culmine à 2 178 m, pendant que le Jotunheim, à l’Ouest, atteint les 2 469 m au sommet du Galdhøpiggen. Le train, lui, se contente de suivre le cours de la rivière Lågen jusqu’à son terme : les eaux du lac Mjøsa.

Par sa situation géographique, le Gudbrandsdal est depuis longtemps une voie commerciale très importante en Norvège. Il relie le Sud-Est du pays, où se trouvent les plus grandes villes dont Oslo, à la partie Ouest, bordée par l’océan Atlantique. C’est une terre agricole, tournée vers l’élevage et la culture de fruits et légumes. On y exploite aussi les forêts et produit de l’hydroélectricité grâce aux nombreux cours d’eau qui drainent la région.

La vallée de Gudbrandsdal

Le périple dans la vallée de Gudbrandsdal continue par les gares d’Otta, de Vinstra et de Ringebu. La région est une terre de traditions, d’où est originaire le fameux brunost, que l’on appelle « fromage marron » en français. Il a été inventé dans les années 1860 par Anne Hov, dans la ferme de Solbrå, à Sør-Fron. En fait, elle a amélioré une recette ancestrale qui existait déjà. En faisant bouillir le petit-lait, ou lactosérum, résidu de la production du fromage, elle a eu l’idée de rajouter de la crème à la préparation. Ainsi, elle a obtenu un produit plus onctueux et avec un goût plus doux que d’habitude. Son fromage ayant eu tout de suite beaucoup de succès, elle a alors décidé d’en produire d’autre en suivant sa nouvelle recette. Le Gudbrandsdalsost venait de naître. Il contient du petit-lait, de la crème et du lait de vache, auxquels est rajouté du lait de chèvre (10%). Il se distingue du « ekte geitost », qui ne contient que du lait de chèvre. Il est aujourd’hui la variante du brunost la plus vendue en Norvège. Son goût est très différent d’un fromage classique et rappelle le caramel. Il se consomme généralement en tranches fines sur du pain, des crêpes et des gaufres, accompagné de confiture. Il peut aussi servir de base à des sauces.

Le Gudbrandsdal est également une terre de mythes et légendes, dont les histoires les plus célèbres mettent en scène le personnage de Per Gynt. Il a ensuite été repris par le dramaturge Henrik Ibsen pour sa pièce « Peer Gynt », écrite en 1867. Ibsen a alors rajouté un « e » au prénom de son héros pour en faire un personnage de théâtre. Dans les contes populaires, Per Gynt est un chasseur de rennes originaire du village de Sødorp, dont les aventures le mènent à rencontrer des trolls et des hulders. Ces dernières créatures sont de belles jeunes filles maléfiques qui séduisent et attirent les jeunes garçons naïfs dans les forêts et les montagnes. Ce sont souvent des métamorphoses de trolls, et seule leur queue de vache qu’elles essaient de cacher peut trahir leur véritable identité. Quant au vrai Per Gynt, il aurait pu vivre au XVIIème siècle.

Dans la pièce d’Ibsen, Peer Gynt est une sorte d’antihéros, aussi prétentieux qu’aventureux, partant à la découverte du vaste monde. Alors qu’il échoue à tout ce qu’il entreprend, il ne comprend qu’à la fin de l’histoire le vrai sens de la vie. Ainsi, sous la forme d’un récit fantastique aux traits comiques et satiriques, Ibsen dresse une réflexion critique sur la société, empreinte de philosophie et de poésie. Il s’est aussi inspiré de sa propre famille pour créer certains personnages. De ce fait, la pièce rejoint l’esprit des drames réalistes de l’auteur. Jouée pour la première fois en 1876, elle a été mise en musique par Edvard Grieg. On peut aujourd’hui marcher sur le chemin de randonnée de Peer Gynt (Peer-Gyntveien) sur près de 60 km à travers la vallée.

Arrivé à Hunderfossen, le train atteint enfin le lac Mjøsa. C’est aussi là que se trouve le parc d’attractions Eventyrpark, qui s’inspire des légendes norvégiennes. Créé en 1984, il est notamment connu pour son troll géant qui domine le parc. Puis, c’est au tour de Lillehammer d’apparaître, cadre des Jeux Olympiques d’hiver de 1994. C’est la ville principale de la vallée de Gudbrandsdal, bien qu’elle se situe à son extrémité Sud. En fait, c’est le lac Mjøsa qui marque la fin, ou le début, de la vallée. Avec ses 365 km², il est le plus grand lac de Norvège. Il est aussi le quatrième lac le plus profond d’Europe avec 453 m de profondeur maximum, les trois premiers lacs d’Europe se trouvant aussi en Norvège. Long de 117 km, il n’a qu’une largeur maximum de 15 km. Il ne fait même que 2 km de largeur aux endroits les plus étroits. De nombreuses rivières s’y jettent, tandis que l’on peut naviguer sur ses eaux.

Plusieurs villes et villages se sont établis sur ses rives, comme Moelv, Brumunddal et Hamar, que le train traverse. Par exemple, à Brumunddal, on peut rencontrer la tour en bois la plus haute du monde : la Mjøstårnet. Construite sur 18 étages et haute de 85,4 m, elle a été inaugurée en mars 2019. Elle accueille des appartements, un hôtel, des bureaux, un restaurant, des salles de réception et une piscine. Elle a été conçue par le cabinet Voll Arkitekter.

A gauche, le rocher marquant les crues du Mjøsa à Hamar. A droite, la tour en bois la plus haute du monde (Mjøstårnet) à Brumunddal.

Le lac Mjøsa depuis Hamar

Puis, le train prend la direction d’Eidsvoll et quitte ici la Dovrebanen à proprement parler. La petite ville d’Eidsvoll n’est pas seulement connue en Norvège pour sa gare, mais aussi et surtout pour la Constitution d’Eidsvoll, signée le 17 mai 1814. Elle a jeté les bases de l’indépendance et de la démocratie norvégienne et est célébrée tous les ans à l’occasion de la Fête Nationale. Si elle n’a pas mené directement à l’indépendance du pays, passé de la domination du Danemark à une union avec la Suède, elle a suscité chez tous les Norvégiens un fort sentiment de patriotisme et d’identité nationale. Il faudra attendre le 7 juin 1905 pour que la Norvège mette fin à l’union avec la Suède et soit définitivement indépendante.

La suite du voyage emprunte alors la Hovedbanen, qui est la plus ancienne voie ferrée du royaume. On passe ainsi par Gardermoen, où se trouve l’aéroport international d’Oslo, Lillestrøm et finalement Oslo. Les paysages traversés sont plus vallonnés, découpés de prés, de champs et de bois et percés de lacs, comme un patchwork aux nombreuses nuances de vert et de bleu. Comme dans le Trøndelag, on croise des villages aux maisons colorées et des fermes dispersées. Puis, la campagne s’efface peu à peu pour rentrer dans la zone urbaine. On arrive à Oslo par le quartier du Bar Code, où des buildings modernes s’alignent les uns à côté des autres comme des traits de verre et d’acier face au fjord. Enfin, la gare centrale attend les voyageurs et c’est ici que l’aventure se termine.

Le lac Øyeren, à Fetsund, près de Lillestrøm

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