Rikard Nordraak, la partition brisée

Rikard Nordraak n’est pas le compositeur norvégien le plus célèbre, mais peut-être un des plus importants quant à l’identité du pays, puisqu’il est l’auteur de la musique de l’hymne national. Disparu jeune, celui dont le nom de famille se prononce Nourrôk repose au cimetière Notre Sauveur d’Oslo, dans une tombe à la sobriété et au naturel tout scandinaves. Un destin brisé mais une carrière aussi brève que retentissante.

Destins norvégiens, Episode 10 : Rikard Nordraak

Richard Nordraach vit le jour le 12 juin 1842 à Christiania, aujourd’hui Oslo. Son nom, il le modifia dès qu’il fut adulte, remplaçant les « ch » par des « k » afin de lui donner un style plus moderne sans en altérer la prononciation. Son père, peintre et musicien, était issu d’une famille originaire d’une ferme du comté d’Oppland, dont le nom (orthographié actuellement Nordråk) devint celui de la famille. Quant à sa mère, elle venait du Danemark.

Très tôt, il montra un tempérament vif, perspicace et créatif. Disposant d’un piano dans le salon familial, il en jouait tous les jours. Ce fut ainsi qu’il se découvrit une véritable passion pour la musique.

En 1850, son cousin Bjørnstjerne Bjørnson fut accueilli par ses parents pour suivre ses études. Alors âgé de huit ans, Nordraak impressionna déjà Bjørnson, de dix ans son aîné, par son talent musical. Pas encore le grand écrivain et poète qu’il allait devenir, Bjørnson imagina ses futurs poèmes mis en musique par son cousin.

A 15 ans, Nordraak fut envoyé à Copenhague pour étudier le commerce. Cependant, sa vraie vocation résidait dans la musique. Il prit alors des cours chez un chanteur d’opéra et compositeur. Abandonnant donc des études qui l’ennuyaient, il s’adonna assidûment à la musique et fit sa première composition à 17 ans.

A cette époque-là, la Norvège était en quête d’émancipation et se cherchait une identité propre à elle-même. Après la signature de la constitution d’Eidsvoll le 17 mai 1814, le pays s’était libéré de la domination danoise mais devait ensuite subir celle de la Suède. Avec l’émergence du romantisme en Europe, les artistes norvégiens tenaient ici l’opportunité de construire une réelle identité nationale. Les poètes, les écrivains et les musiciens recueillirent alors les contes populaires et les chants traditionnels afin de se les réapproprier et les magnifier. Ils créèrent ainsi une nouvelle culture nationale.

Nordraak ne dérogea pas à la règle et s’intéressa rapidement aux musiques traditionnelles norvégiennes. Inspiré par Mozart et Beethoven, il étudia et retravailla le folklore pour en faire le sujet de son art. Dès lors, il partagea sa vie entre Copenhague, Berlin et Oslo.

A Berlin, il suivit l’instruction des meilleurs professeurs, comme Theodor Kullak et Friedrich Kiel, avant de rentrer à Oslo pour terminer ses études. En 1860, grâce à Bjørnson, il fut introduit à la Société Norvégienne (Det Norske Selskab), dont le but était de soutenir le développement de la culture norvégienne. Créée par Bjørnson et Henrik Ibsen, elle rassemblait quelques uns des artistes et des hommes politiques les plus influents du pays. Nordraak commença à ce moment sa véritable carrière de musicien et de compositeur.

En 1863, il publia son premier opus, composé de six chansons dont les textes furent écrits par Bjørnson. En 1864, il retourna à Copenhague, où il rencontra son compatriote Edvard Grieg. A peine plus âgé que ce jeune homme de 20 ans, il lui conseilla de faire comme lui et de s’inspirer du folklore pour composer sa musique.

Dès leur première entrevue, Grieg fut marqué par la prestance de Nordraak. Il était d’un optimisme et d’une confiance en soi sans faille. Les deux hommes devinrent vite amis, malgré leurs caractères opposés. Grieg, le sage, était le contraire de Nordraak, dont la vie était mouvementée, surtout concernant ses amours. D’après les écrits de son journal, il s’enflammait facilement pour les femmes, enchaînant les conquêtes amoureuses. Parmi ses nombreuses relations, figurait par exemple la pianiste Erika Lie Nissen. Il se vantait ainsi d’exercer un fort pouvoir de séduction envers la gente féminine et se surnommait lui-même le Diable Rouge, en référence à sa chevelure rousse.

Toujours en 1864, il participa au cinquantième anniversaire de la Constitution, où il joua un poème issu de son premier opus. Ecrit dès 1859 par Bjørnson sous le titre Norsk Fædrelandssang (Chant patriotique norvégien), il fut bientôt rebaptisé Ja, vi elsker dette landet, ce qui pouvait être traduit par Oui, nous aimons ce pays. Ode à la Norvège, il s’inscrivait parfaitement dans le romantisme national actuel. Il fut ainsi chanté en public pour la première fois à Eidsvoll, le 17 mai 1864, par un chœur de 24 chanteurs. Immédiatement, l’audience s’exclama : voici venu notre hymne national !

Le soir même, le chant fut interprété une seconde fois à l’Université d’Oslo par un chœur beaucoup plus important de 200 chanteurs. Le succès fut total. Rapidement, Ja, vi elsker devint très populaire, à tel point que l’on pouvait l’entendre sifflé dans les rues. Elevé au rang d’hymne national de la Norvège, ce chant fit de Rikard Nordraak un artiste reconnu et respecté. (Découvrez les paroles dans un prochain article consacré à Bjørnstjerne Bjørnson)

« Ja, vi elsker dette landet » interprété par Sissel Kyrkjebø et la Norvège lors du bicentenaire de la Constitution le 17 mai 2014.

A la fin de l’année, Nordraak fonda avec Grieg à Copenhague la société Euterpe, dont l’objectif était de rassembler tous les musiciens du Nord de l’Europe. Le 18 mars 1865, il donna son premier concert pour Euterpe, dirigeant un orchestre de 39 musiciens ainsi qu’un chœur et un soliste. Il y joua, entre autres, Kaares Sang (la chanson de Kaare), tirée de la pièce Sigurd Slembe (Sigurd le Cruel) de Bjørnson. Comparé par certains au requiem Lacrimosa de Mozart, sa nouvelle œuvre reçut pour sa première représentation un immense succès.

Par la suite, il mit en musique une seconde pièce de Bjørnson : Maria Stuart i Skotland (Marie Stuart en Ecosse). Il publia également son opus 2 (Fem norske Digte), dans lequel figuraient cinq poèmes écrits par Bjørnson et Jonas Lie.

Mais, revenu en mai 1865 à Berlin, il contracta la tuberculose en novembre. Lui qui n’était pas de nature à s’inquiéter se retrouva subitement confronté à la maladie et la mort. Alité, il ne put, comme il l’avait prévu, partir pour l’Italie avec Grieg. Ce dernier, qui lui rendit visite à Berlin, dût alors voyager sans lui. Avant de s’en aller, il lui promit de revenir le voir bientôt.

Nordraak continua cependant à travailler depuis son lit, notamment sur la musique de scène. Il écrivit régulièrement des lettres à Grieg, dont la dernière disait qu’il espérait rentrer en Norvège au mois de mai. Malheureusement, après cinq mois de maladie, il décéda le 20 mars 1866, à l’âge de 23 ans. A ses funérailles, organisées au cimetière berlinois de Kirchhof, seuls son logeur et un ami furent présents. Quant à Grieg, il n’eut pas le temps de le revoir.

Pour lui rendre hommage, il composa une marche funèbre (Sørgemarsj over Rikard Nordraak) et publia à titre posthume son troisième opus. La vie de Nordraak ne fut pas assez longue pour lui laisser le temps de produire plus d’œuvres, toutefois, elle fut assez intense pour qu’il influât ses contemporains et composât l’hymne national.

En 1925, ses cendres furent transférées de Berlin à Oslo puis déposées au cimetière Notre Sauveur (Vår Frelsers gravlund), juste devant la tombe de son cousin Bjørnstjerne Bjørnson. Lors de la cérémonie pour son retour en Norvège, une foule compacte se pressa pour enfin lui dire au revoir.

Quant à Ja, vi elsker, il résonna tant pour revendiquer l’indépendance du pays que pour célébrer les Norvégiens partout dans le monde. Lors de la Seconde Guerre Mondiale, il était chanté en réponse à l’occupation allemande, alors que les nazis l’avait interdit. Mis à l’honneur tous les 17 mai, jour de la fête nationale, il ne fut pourtant reconnu officiellement comme hymne norvégien par le parlement que le 11 décembre 2019. Une anomalie corrigée après plus de 150 ans d’usage.

A suivre : Gustav Vigeland, le sculpteur de la vie

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