Ålesund, la ville Art nouveau

Ålesund, parfois encore écrit Aalesund, est une ville d’un peu plus de 59 000 habitants, située dans le comté de Møre og Romsdal, à l’Ouest de la Norvège. Construite sur un archipel face à l’océan Atlantique, la ville doit sa réputation à son architecture unique au monde, inspirée du mouvement de l’Art nouveau. Incendiée au début du XXe siècle, elle a ainsi été reconstruite dans ce style décoratif, très populaire à l’époque, sous l’influence de l’empereur allemand Guillaume II. Désormais, son caractère si spécial attire depuis de nombreuses années des milliers de visiteurs, dont la plupart est débarquée des immenses bateaux de croisière qui y accostent régulièrement.

Vue d’Ålesund depuis le promontoire du Fjellstua, sur la colline d’Aksla

Le centre-ville d’Ålesund est construit sur deux îles : Aspøya et Nørvøya. Elles sont reliées entre elles par un pont, lequel enjambe l’étroit bras de mer qui les sépare et porte le nom de Brosundet, ou d’Ålesundet, soit « le détroit des anguilles », lequel a donné son nom à la ville. En tout, quatre îles sont occupées par la cité, les deux autres étant Hessa et Uksenøya.

A l’époque viking, la région d’Ålesund était déjà habitée, notamment sur les îles alentour. Sur l’une d’entre elles, celle de Giske, serait d’ailleurs né le chef viking Rollon. Appelé en Norvège Gange Rolv ou Ganger Rolf, soit Rolf le Marcheur, il voit le jour entre 840 et 850. Il doit son surnom à son gabarit impressionnant, d’une taille de près de deux mètres pour un poids d’environ cent-quarante kilos, qui l’obligeait à marcher puisqu’aucune monture n’était capable de le supporter. Banni de Norvège par le roi Harald Ier à la Belle Chevelure, il s’engage avec d’autres Vikings dans des raids sur l’Angleterre et la France.

Vers 876, il accoste la Neustrie, correspondant au Nord-Ouest de l’actuelle France, et s’installe à l’embouchure de la Seine. De là, il lance différentes attaques sur le royaume franc, notamment jusqu’à Paris. Il aurait ainsi pris part au siège de Paris de 885 à 887, brillamment défendu par le roi Eudes de France. Au même moment, il s’empare de Bayeux, où il capture sa future épouse, Poppa de Bayeux.

Au tournant du siècle suivant, il revient en Neustrie, où il négocie avec l’évêque de Rouen d’épargner la ville. En 911, il tente un nouveau siège de Paris, mais échoue et se replie sur Chartres. Battu par les Francs, il accepte la négociation du roi Charles III le Simple et signe, la même année, le traité de Saint-Clair-sur-Epte. En échange de cesser ses incursions en royaume franc et de se convertir au christianisme, il reçoit comme terre le duché de Normandie, étendu autour de Rouen. Baptisé l’année suivante en la cathédrale de Rouen, il devient dès lors le premier duc de Normandie sous le nom de Robert Ier et est le fondateur d’une dynastie, dont Guillaume de Conquérant, devenu roi d’Angleterre en 1066, en est le plus célèbre représentant.

Une statue de Rollon, offerte par la ville Rouen à l’occasion du millénaire normand en 1911, trône aujourd’hui à Ålesund, dans le parc municipal (Byparken). C’est une reproduction d’une œuvre du sculpteur rouennais Arsène Letellier.

Statue de Rollon offerte par la ville de Rouen

Quant à la ville d’Ålesund elle-même, elle est d’abord connue au Moyen Age sous le nom de Kaupangen Borgund, soit « le marché de Borgund », en raison de son port qui recevait les marchandises pour la localité voisine de Borgund. « Kaupangen » est d’ailleurs l’ancien nom de beaucoup d’autres villes norvégiennes, dont Trondheim. Le nom d’Aalesund s’est ensuite imposé, avant d’être réécrit Ålesund dès 1921, suite à une réforme orthographique.

En 1793, la ville reçoit le statut officiel de petit port marchand (ladested), un statut renforcé dès 1824. Puis, en 1838, elle devient une commune à part entière, et en 1848, se voit élevée au rang de grand port marchand (kjøpstad). Le développement de la ville est si important, qu’en 1875, elle annexe une partie de la commune voisine de Borgund, puis une nouvelle en 1922, avant de finalement l’absorber complètement en 1968. Grâce à son port prospère, notamment dans la pêche au hareng, elle se hisse au rang de plus grande ville de la région du Sunnmøre, et surpasse ses rivales que sont Molde, dans la région du Romsdal, et Kristiansand, dans la région du Nordmøre.

Cependant, un drame va entre-temps chambouler son histoire. Dans la nuit du 23 janvier 1904, vers deux heures du matin, un incendie se déclare à l’actuel 39 de la Nedre Strandgate, sur l’île d’Aspøya. Bien que l’alerte soit donnée presque immédiatement et les pompiers rapidement dépêchés sur place, le feu s’étend aux rues voisines, attisé par un vent violent. De plus, les maisons sont toutes en bois et proches les unes des autres, ce qui ne fait qu’aider le feu à se propager de plus en plus vite. A cela, s’ajoute encore l’inefficacité des lances à eau des pompiers, pas assez puissantes pour projeter l’eau sur le toit des maisons, et d’où s’échappent les flammes. Ils tentent même de détruire des bâtiments pour empêcher l’avancée de l’incendie, mais les braises, portées par le vent, atteignent toujours plus de maisons. Dans cette fournaise, au cœur de l’hiver, recouverte d’épaisses fumées noires et arrosée par une pluie d’étincelles, les pompiers et les habitants comprennent aussitôt que la ville entière sera détruite.

En un peu plus d’une demi-journée, environ 850 maisons sont brûlées, pour à peu près 230 maisons épargnées. On estime aussi qu’au moins 10 000 personnes ont perdu leur logement. En revanche, durant l’incendie, un seul décès est constaté, celui d’une femme âgée étant retournée chez elle pour prendre son sac à main. Ainsi, grâce aux efforts des secours, et malgré la destruction de la ville, l’ensemble de la population a pu être sauvé.

Dans la foulée, l’état norvégien, mais aussi d’autres pays, envoient de l’aide aux habitants pour les nourrir, les soigner et les reloger. L’aide la plus importante vient alors d’Allemagne, et particulièrement de l’empereur Guillaume II (Wilhelm II), qui avait pour habitude d’aller en villégiature à Ålesund. Très touché par le drame, il décide, à ses frais, de faire rebâtir la ville et envoie en Norvège des milliers d’artisans allemands ainsi qu’une cinquantaine d’architectes.

Désormais, les nouvelles règles de construction sont claires : pas de maisons en bois et des rues larges. Les Allemands érigent alors des bâtiments en pierre inspirés du style Art nouveau, très en vogue à l’époque. Appelé Jugendstil en allemand, ce mouvement artistique s’appuie sur l’esthétique des courbes et les motifs floraux et joue avec des couleurs vives. Les façades des nouvelles maisons se trouvent agrémentées de tourelles, de volutes et d’ornementations diverses. On y admire, au détour des rues, des frises colorées et sculptées de fleurs et de feuillages, ou encore des rosaces et des vitraux aux motifs issus de la nature.

Son architecture fait d’Ålesund un exemple unique au monde de ville bâtie selon les règles de l’Art nouveau. L’incendie, qui l’a ravagée, est devenu une chance, un prétexte pour renaître de ses cendres. Contrairement aux autres villes norvégiennes qui ont également brûlé plus tôt dans l’histoire et été reconstruites à l’identique, Ålesund s’est créé une nouvelle identité, hors du temps et des normes.

Maisons sur le Brosundet, le bras de mer entre les deux îles

Pour jouir d’un panorama imprenable sur la ville, la colline d’Aksla est un point de vue idéal. Au départ du parc municipal puis tout en haut des 418 marches qui mènent au Fjellstua, un restaurant ouvert en 1903, Ålesund et ses îles se dévoilent aux spectateurs. C’est le site incontournable pour profiter des couleurs de la ville. Pour les moins courageux, une route permet d’atteindre le sommet de la colline par le versant opposé, en voiture ou en prenant place dans un petit train touristique (Bytoget).

Le promontoire du Fjellstua offre une vue unique sur la ville

Une autre colline, beaucoup moins haute, permet également de profiter d’un autre regard sur Ålesund. Celle de Storhaugen, située à l’opposé d’Aksla, abrite un petit parc arboré, parfait pour un moment de détente entre la ville et la mer.

Vue sur la ville depuis Storhaugen avec la colline d’Aksla en arrière-plan

Il existe à Ålesund plusieurs musées, dont le musée du Sunnmøre (Sunnmøre Museum), un écomusée sur l’histoire de la région avec des fermes anciennes reconstituées, le musée d’Aalesund (Aalesunds Museum) sur l’histoire de la ville et le Centre de l’Art nouveau (Jugendstilsenteret) et le musée KUBE, sur le monde de l’art et de l’architecture. Sans oublier le musée de la Pêche (Fiskerimuseet), le musée de la Maison Walde (Waldehuset museum) et sa collection d’objets anciens, ni l’aquarium de l’Atlanterhavsparken et ses animaux marins.

Mais Ålesund n’est pas qu’une perle architecturale. Elle a aussi joué un rôle dans l’histoire récente de la Norvège, surtout durant la Seconde Guerre mondiale. La ville était au cœur de plusieurs réseaux de résistance et servait de point de communication entre les résistants norvégiens et l’Angleterre. Car c’est de son port que s’embarquait clandestinement la plupart des réfugiés et militants anti-nazis vers le Royaume-Uni. La Gestapo la surnommait même « Kleines London », soit la « Petite Londres ».

De plus, se tient à Ålesund tous les ans aux alentours du 24 juin un immense feu de la Saint-Jean appelé Slinningsbålet. Une trentaine de jeunes locaux, âgés d’entre treize et vingt ans, érige sur le port une tour de palettes de bois qui sera embrasée la nuit de la Saint-Jean (Sankthansaften). Un effort qui demande six mois de préparation et trois mois de construction avant le brasier final. Le record du monde du bûcher le plus haut a ainsi été battu en 2016 avec une hauteur de 47,4 m.

Enfin, Ålesund se situant dans la région des fjords, elle est le point de départ d’excursion vers notamment deux d’entre eux : les fjords de Hjørund et de Geiranger. Escale de croisières, elle accueille dans son port de gigantesques paquebots, véritables géants des mers, lesquels transportent des milliers de touristes. Le mythique Hurtigruten, l’express côtier qui le relie les ports norvégiens de Bergen à Kirkenes, y fait également escale.

Par ses matériaux et son style, Ålesund peut faire penser aux villes flamandes, néerlandaises ou encore baltes, bien plus qu’à ses homologues scandinaves. Elle possède en réalité un caractère unique, à la fois prussienne et nordique, aux allures étrangères mais aux racines bien locales, comme une œuvre urbanistique venue d’ailleurs dans un écrin naturel sans pareil.  

Ålesund – Visit Norway

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