Harald V, une vie pour son peuple

Le 28 août 2026, le Palais Royal a annoncé la mort du roi de Norvège Harald V. Après 35 ans de règne, le monarque de 89 ans a tiré sa révérence, laissant son fils le prince héritier Haakon lui succéder. Très populaire, son décès a ému la majorité des Norvégiens, qui ont exprimé leur tristesse mais aussi leur reconnaissance en déposant des fleurs, des drapeaux et des messages devant le Palais Royal d’Oslo, ainsi qu’auprès des bâtiments officiels des autres villes du pays. Refusant d’abdiquer, il était le doyen des monarques européens, ce qui, dans les dernières années de son règne, lui valait le surnom de Grand-père de la Norvège (Norges bestefar). Comme un chef de famille, il ne manquait jamais d’assumer son rôle de figure protectrice et rassembleuse pour les Norvégiens. Également simple et moderne, il s’est efforcé d’ancrer la monarchie dans son temps et de la rendre toujours plus accessible.

Le roi Harald V

Né le 21 février 1937 à Asker, dans la résidence royale de Skaugum, le prince Harald était le fils du prince héritier Olav et le petit-fils du roi Haakon VII et de la reine Maud. Quant à sa mère, c’était la princesse héritière Märtha, fille du duc Carl de Västergötland, fils du roi de Suède Oscar II et de la princesse Ingeborg, fille du roi de Danemark Frédéric VIII. Il devait son prénom à quelques uns des précédents rois de Norvège, tels que Harald Ier, premier roi du royaume en 872, et Harald III, surnommé le dernier des Vikings et mort en 1066. Il était le troisième enfant du couple après la princesse Ragnhild, née le 9 juin 1930, et la princesse Astrid, née le 12 février 1932. En raison de la loi de primauté masculine, il devint le prince héritier. De plus, il était le premier futur roi de Norvège né dans le royaume depuis Olav IV en 1370. En effet, son grand-père, premier roi de Norvège après l’indépendance en 1905, était né au Danemark, tandis que son père vit le jour en Angleterre.

Le 20 novembre 1938, sa grand-mère la reine Maud, fille du roi Edouard VII d’Angleterre, décéda lors d’une visite au Royaume-Uni. Puis, en 1940, la Norvège fut attaquée et envahie par l’Allemagne nazie, l’entraînant dans la Seconde Guerre mondiale. La famille royale fut alors contrainte de fuir. D’abord réfugiée à Tromsø, où le roi Haakon VII forma un gouvernement provisoire, elle rejoignit Londres le 7 juin. Depuis la capitale britannique, le roi et le gouvernement en exil organisèrent la résistance. Le prince Olav resta aux côtés de son père, tandis que la princesse Märtha, ayant trouvé refuge en Suède avec ses enfants, fut expatriée à Washington, où la famille fut accueillie par Franklin Roosevelt, le président des Etats-Unis. Les premières années du prince Harald furent ainsi marquées par un long exil américain.

Sa première rentrée scolaire fut faite en 1943 à la White Hall Country School dans le Maryland, où il apprit l’anglais. En bon prince, quand son père rendait visite aux militaires norvégiens basés aux Etats-Unis et au Canada, il lui arrivait de l’accompagner, remplissant déjà ses premières obligations officielles. Puis ce ne fut que le 7 juin 1945, soit cinq ans après l’avoir quittée, que la famille royale enfin réunie rentra en Norvège. Acclamée à Oslo par une foule nombreuse et heureuse, elle put se rendre compte de l’immense popularité dont elle jouissait. Harald, alors âgé de huit ans, en était un témoin privilégié.

Il continua ensuite sa scolarité à l’école de Smestad, à Oslo, devenant le premier membre de la famille royale à fréquenter une école publique. Il poursuivit ses études secondaires à l’Oslo katedralskole puis intégra en 1955 l’université d’Oslo. Entre temps, le 5 avril 1954, il perdit sa mère la princesse Märtha, morte des suites d’un cancer, alors qu’il n’avait que 17 ans. Il en garda un souvenir douloureux.

Comme de nombreux membres des familles royales, il s’engagea également dans l’armée, suivant l’entraînement des candidats officiers de cavalerie en 1956 puis intégrant l’année suivante l’Académie militaire norvégienne (Krigsskole). Il en ressortit diplômé en 1959.

Le 21 septembre 1957, le roi Haakon VII décéda. Son fils lui succéda sous le nom d’Olav V, tandis que Harald devint le prince héritier. Afin d’honorer son nouveau statut, il prêta serment sur la Constitution devant le Parlement (Storting). Il exerça également pour la première fois en 1958 la régence en l’absence de son père et fit son premier voyage officiel en 1960 aux Etats-Unis, à l’occasion des 50 ans de la Fondation américano-norvégienne de New York.

Cette même année, il entra au Balliol College de l’université d’Oxford où il étudia l’histoire, l’économie et la science politique. Ses études supérieures touchant à leur fin, il se consacra désormais à sa carrière sportive. Excellent navigateur, il suivit les pas de son père, champion olympique de voile en 1928 à Amsterdam. Il participa ainsi aux Jeux olympiques de 1964 à Tokyo, où il fut aussi le porte-drapeau lors de la cérémonie d’ouverture, puis aux Jeux de Mexico en 1968 et de Munich en 1974. Il fut même le président de la Fédération norvégienne de voile (Norges seilforbund) dès sa création en 1970 jusqu’en 1972. Les années précédant son accession au trône, il participa à de nombreuses régates à travers le monde et en remporta quelques unes avec son équipage.

En 1959, il rencontra lors d’une fête organisée par un ami commun Sonja Haraldsen, fille du directeur d’un grand magasin de prêt-à-porter pour femmes à Oslo. Issue de la bourgeoisie mais pas de sang royal, Sonja ne fut pas acceptée par son père le roi Olav, qui désirait voir son fils épouser une princesse. Leur relation dût alors être cachée pendant neuf ans, une période durant laquelle le prince Harald posa un ultimatum : s’il ne pouvait pas épouser Sonja, il n’épouserait personne et ne donnerait aucun héritier à la couronne. Olav V finit par céder à l’ultimatum et autorisa son fils à épouser une roturière. Le 18 mars 1968, les fiançailles du prince héritier Harald et de Sonja Haraldsen furent publiquement annoncées. Le mariage fut ensuite célébré le 29 août 1968 en la cathédrale d’Oslo devant une assemblée prestigieuse de chefs d’État européens.

Le 22 septembre 1971, le couple princier donna naissance à leur premier enfant : Märtha Louise. Celle-ci fut baptisée du prénom de la mère de Harald. Puis, le 20 juillet 1973, naquit Haakon Magnus, prince héritier en raison de la primauté masculine. Il dût son prénom à son arrière-grand-père le roi Haakon VII.

Puis, à partir de l’été 1990, le prince Harald remplaça régulièrement son père le roi Olav, affaibli par des problèmes cardiaques, en tant que régent. Le 17 janvier 1991, Olav V s’éteignit à l’âge de 87 ans. Le prince Harald lui succéda sous le nom de Harald V et prêta serment sur la Constitution devant le Parlement :

Je promets et jure que je gouvernerai le Royaume de Norvège en accord avec sa Constitution et ses Lois ; donc aide-moi Dieu Tout-Puissant et Omniscient.

Jeg lover og sverger å ville regjere kongeriket Norge i overensstemmelse med dets konstitusjon og lover, så sant hjelpe meg Gud den allmektige og allvitende.

Le 23 juin 1991, il reçut la consécration en la cathédrale de Nidaros à Trondheim, là même où la plupart des précédents rois de Norvège furent couronnés. Cette cérémonie de bénédiction remplaçait le sacre, jugé antidémocratique dès 1908. Par conséquent, la couronne royale ne fut jamais posée sur sa tête. De plus, il profita de l’occasion pour renouveler la même devise que son grand-père et son père avaient choisie : Alt for Norge (Tout pour la Norvège). Le même jour, son épouse la reine Sonja fut également consacrée.

Monogramme du roi Harald V

Le 12 février 1994, il ouvrit les Jeux olympiques d’hiver à Lillehammer, tandis que le prince héritier Haakon alluma la vasque olympique. En tant qu’ancien olympien, il était un véritable passionné de sport, comme l’était aussi son père. Il honorait régulièrement de sa présence les évènements sportifs disputés en Norvège, en particulier les Coupes du monde de ski nordique et de biathlon organisées à Holmenkollen, sur les hauteurs d’Oslo. Très impliqué auprès des équipes nationales norvégiennes dans divers sports, il leur rendait souvent visite pendant les Jeux olympiques qui se tinrent tout au long de son règne. De même, en 2026, ce fut lui qui présenta, dans une vidéo, la liste des joueurs sélectionnés à la Coupe du monde de football, 28 ans après la dernière participation de la Norvège. Il les reçut ensuite au Palais Royal après un parcours héroïque qui les mena jusqu’en quarts de finale.

Dans sa vie familiale, il maria, le 25 août 2001, son fils le prince héritier Haakon avec Mette-Marit Tjessem Høiby, une serveuse déjà mère célibataire. Puis, le 22 mai 2002, sa fille la princesse Märtha Louise épousa l’écrivain Ari Behn. Comme d’après ce qu’il avait vécu pour son propre mariage, il accepta les unions de ses enfants avec des roturiers.

Le 21 janvier 2004, la princesse Ingrid Alexandra, fille du prince héritier Haakon et de la princesse héritière Mette-Marit, vit le jour. Avec la suppression de la loi de primauté masculine, elle devint à sa naissance la princesse héritière et deuxième dans l’ordre de succession à la couronne. Puis le 3 décembre 2005, la famille royale accueillit le prince Sverre Magnus.

Quant à la princesse Märtha Louise, elle donna naissance à trois filles : Maud Angelica, née le 29 avril 2003, Leah Isadora, née le 8 avril 2005, et Emma Tallulah, née le 29 septembre 2008. Cependant, elle divorça d’Ari Behn en 2017, puis se remaria en 2024 avec le chaman américain Durek Verrett. Sa personnalité clivante et anticonformiste, renforcée après son dernier mariage, non approuvé par le roi, lui valut la perte de ses obligations officielles au nom de la couronne.

Le roi Harald V, en tant que chef d’État d’une monarchie constitutionnelle, et comme ses prédécesseurs, avait un rôle uniquement symbolique. D’après le système politique norvégien, il n’intervenait que pour nommer officiellement le Premier ministre suite aux élections législatives, réunir tous les vendredis les ministres qui formaient le Conseil d’État et ouvrir tous les ans au mois d’octobre la session ordinaire du Parlement en prononçant le discours du Trône (Trontalen). Il faisait de même devant le Parlement sami (Sameting) à Karasjok, en Laponie. Il pouvait aussi s’entretenir en privé avec le Premier ministre sur des sujets divers.

En revanche, il ne pouvait pas s’opposer ni soutenir telle ou telle loi ou décision du gouvernement. Il n’exprimait jamais ses opinions politiques en public et n’influençait en aucun cas les électeurs vers un camp ou un autre. Il se contentait d’un rôle de représentation, s’assurant de maintenir l’unité du pays par sa présence rassembleuse et universelle. Aussi, tous les Premiers de l’An, il prononçait un discours à la télévision.

A chaque fois que la Norvège était frappée par des drames ou traversait des périodes difficiles, le roi Harald venait au contact de ses concitoyens, notamment après la tempête du Nouvel An 1992, les attentats d’Oslo et d’Utøya du 22 juillet 2011 ou le glissement de terrain du 30 décembre 2020 à Gjerdrum. Il fut également un soutien important pour les Norvégiens pendant la pandémie de covid-19 entre 2020 et 2022.

Pendant les 35 ans de son règne, il réalisa de nombreuses visites officielles en Norvège et à l’étranger. A sa mort, seules quatre communes norvégiennes n’avaient pas eu l’occasion de l’accueillir. Il inaugura de très nombreux musées, mémoriaux, centres culturels et autres bâtiments officiels. Tous les ans, il remettait divers décorations et prix, dont le prestigieux Prix Nobel de la paix.

Enfin, dans un souci de proximité, il favorisa l’ouverture au public de plusieurs domaines royaux : le Palais Royal d’Oslo, la ferme royale (Kongsgård) et le palais d’Oscarshall à Bygdøy. Ceux-ci purent donc être visités par les touristes pendant certaines périodes de l’année. Quant aux écuries royales, elles furent transformées en 2017 en un centre d’art, baptisé Dronning Sonja Kunst Stall, soit « les Écuries d’Art de la reine Sonja », à l’occasion des 80 ans de la reine. Le centre est depuis ouvert toute l’année au public.

Toutefois, si le roi ne pouvait pas faire de politique, il faisait souvent part de ses valeurs les plus chères à travers ses discours. Attaché aux principes d’égalité et d’inclusion, il prononça le 1er septembre 2016, à l’occasion de l’anniversaire des 25 ans de son règne, un discours resté ancré dans les mémoires :

[…] Ceux d’entre vous qui sont invités aujourd’hui représentent toute la Norvège. Mais qu’est-ce que la Norvège, au fond ?

La Norvège, ce sont de hautes montagnes, des fjords profonds, des vallées et des plaines. Mais la Norvège, c’est avant tout ses habitants.

Les Norvégiens, c’est le Nord de la Norvège, le Centre, le Sud et l’Ouest. Ce sont aussi tous les habitants des régions et des îles. Les Norvégiens, ce sont aussi ceux qui sont nés ici, et ceux qui ont immigré depuis l’Afghanistan, le Pakistan, la Pologne, la Suède, la Somalie ou la Syrie. Mes grands-parents ont eux-mêmes immigré du Danemark et d’Angleterre il y a un peu plus de cent ans.

Il n’est pas toujours facile de dire d’où nous venons, ni de quelle nationalité nous sommes. La maison, c’est l’endroit où se trouve notre cœur, et ce cœur bat souvent au-delà des frontières.

Les Norvégiens sont des jeunes et des vieux, des grands et des petits, des personnes valides et des personnes en fauteuil roulant. Certains ont plus de quatre-vingts ans, d’autres viennent de commencer leur vie.

[…]

Les Norvégiens sont des filles qui aiment les filles, des garçons qui aiment les garçons, et des filles et des garçons qui s’aiment les uns les autres.

Les Norvégiens croient en Dieu, en Allah, en tout et en rien.

[…]

Quand nous chantons notre hymne national « Oui, nous aimons ce pays », nous devons nous rappeler que nous chantons aussi les uns pour les autres. Car notre pays est fondé sur l’amour des gens qui le composent.

Mon plus grand espoir pour la Norvège est que nous puissions continuer à prendre soin les uns des autres. Que nous puissions continuer à construire ce pays autour des valeurs de confiance, de solidarité et de générosité.

Que nous puissions ressentir que — malgré toutes nos différences — nous formons un seul et unique peuple.

La Norvège, c’est vous.

La Norvège, c’est nous. […]

Parmi ses autres valeurs figurait également l’écologie. Il évoqua à plusieurs reprises, dans ses discours, ses préoccupations environnementales et visita, par exemple, l’archipel du Svalbard dans l’Arctique, un territoire autochtone en forêt amazonienne et un base scientifique norvégienne en Antarctique. De plus, il incita la ferme royale à n’adopter que des méthodes écologiques.

Sa disparition provoqua une immense vague d’émotion chez les Norvégiens. La rude tâche de lui succéder est désormais la responsabilité du roi Haakon VIII. Fort de son expérience de régent, il remplaçait déjà son père dans certaines de ses obligations quand la santé de celui-ci ne le permettait pas. Il jouit d’une bonne popularité, tandis que sa fille la princesse héritière Ingrid Alexandra est très appréciée de ses concitoyens. Son épouse la reine Mette-Marit, en proie dernièrement à de graves problèmes respiratoires, a quant à elle reçu de nombreux messages de soutien alors qu’elle attendait une greffe de poumons.

Malgré les récents scandales ayant frappé la famille royale, notamment les liens présumés de la reine Mette-Marit avec le financier américain Jeffrey Epstein, coupable de crimes sexuels, ou bien la condamnation de son fils Marius Borg Høiby pour violences conjugales et viols, la monarchie peut compter sur le soutien de la majorité de la population.

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